Chapitre 1 - Rendez-vous couronne de la Liberté

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« Police de New York, les mains en l'air ! Vous êtes en état d'arrestation ! » C'est sur ces mots que s'acheva l'épisode d'« Inspecteur Bluejet » du jour. Ce dessin animé était déjà l'un des favoris d'Éliot, mais l'épisode de New York l'avait bluffé. Il en restait songeur, laissant le générique de fin défiler sans même y prêter attention. Tous ces buildings, ces taxis jaunes, ces voitures de Police lancées à toute vitesse en faisant retentir leurs sirènes hurlantes... On ne doit pas s'ennuyer à New York, pensa-t-il.

Il fallait qu'il en ait le coeur net en sollicitant Monsieur Kakouk.

  • Tu m'as appelé, Éliot ? interrogea Monsieur Kakouk en apparaissant.
  • Oui Monsieur Kakouk. Je viens de voir un épisode d'« Inspecteur Bluejet » trop bien à la télé. Ça se passait à New York. Il y avait une course-poursuite entre un taxi et des voitures de Police la nuit au milieu des immeubles géants et des enseignes lumineuses. C'est vraiment comme ça là-bas ?
  • Les immeubles géants et la lumière ne manquent pas, évidemment. Il y a aussi pas mal de trafic dans les rues, surtout sur les artères principales. Mais on y trouve également des quartiers beaucoup plus calmes, et même la nature en plein coeur de la ville. Je te vois venir, va... Tu veux y accompagner la K compagnie pour t'en rendre compte par toi-même, c'est ça ?
  • Yes ! Prêt au décollage ? Trois, deux, un, partez !

La K compagnie était lancée à 10.000 kilomètres/heure au-dessus de l'Atlantique, leurs bouteilles à propulsion solidement harnachées sur le dos, destination Big Apple. Eh oui, la grosse pomme en anglais, c'est ainsi qu'on surnomme New York.

Tout s'est passé si vite, songea Karmeille, qui était le seul membre de la K compagnie dépourvu de bouteille. Elle était si petite et si légère qu'elle voyageait enroulée dans une toile d'araignée, attachée à la branche de lunette de son coéquipier, Kalico.

Ils avaient tous l'habitude de départs précipités lorsqu'ils étaient appelés en mission, mais cette fois, ils avaient battu leur record. C'est Kahouette qui les avait informés de l'urgence de la situation. Ils avaient tous reçu le même SMS de sa part, à 21 h 17 : « RDV 3 h 45 du mat pour départ NY, couronne de la liberté ».

Kalico avait eu tout juste le temps de repérer les lieux sur la carte et de préparer l'itinéraire. Sur les indications de Kahouette, il programma un atterrissage dans la couronne de la statue de la Liberté, située sur l'île du même nom, Liberty Island. À son arrivée au point de ralliement, parc des Buttes Chaumont, il avait tenté d'en savoir plus sur ce qui les attendait, mais Kahouette avait refusé de parler, prétextant qu'il n'y avait plus un instant à perdre et qu'ils auraient tout le temps de discuter après leur arrivée sur les lieux.

Kapeyo, lui aussi, en était resté comme deux ronds de flan. Il ne comprenait toujours pas pourquoi leur partenaire n'avait consenti aucune explication. À présent, il fendait l'air à vingt-cinq kilomètres au-dessus de l'océan, les bras le long du corps et la mine courroucée. D'un naturel pourtant calme, cela l'irritait franchement de se savoir embarqué dans une mission sans qu'on ait pris le temps de lui expliquer de quoi il en retournait.

Après une bonne demi-heure de vol, Kalico pointa la mythique statue, engageant le groupe à ralentir, pour tenter de négocier l'atterrissage en douceur.

La tâche ne fut pas facile ; il leur fallut viser un orifice de la couronne pour plonger directement à l'intérieur de l'édifice. Plusieurs ouvertures cerclaient en effet le crâne de la dame, permettant aux visiteurs d'admirer la vue depuis le dernier étage de la statue. Fort heureusement, un détail d'importance n'avait pas échappé à la magicienne du groupe. À quelques mètres de l'arrivée, Karmeille fit disparaître le vitrage d'un battement de cils. Sans son intervention, l'atterrissage se serait avéré fatal. Il fut néanmoins assez brutal, puisque leur trajectoire fut stoppée tout net après leur intrusion, du fait de la rambarde métallique de l'escalier, qui se dressait à guère plus de deux mètres des fenêtres.

Sonnés, ils restèrent assis un moment, les yeux hagards, avant que Kapeyo ne se décide à engager la conversation.

  • Alors Kahouette, tu nous expliques maintenant ?
  • Quelle heure est-il ? questionna-t-elle au lieu de répondre.
  • 22 h 40, répondit Kalico.
  • Bon ça va, on est dans les temps, mais il ne faut pas traîner... On récupère le paquet et on file directement ensuite. Suivez-moi.

Elle descendit quelques marches et attrapa une enveloppe roulée dissimulée sous la rampe de l'escalier, qui semblait avoir été scotchée là. Elle en tâta le contenu avant de poursuivre la descente de l'escalier à pas de loups, sommant ses complices de faire preuve de la plus grande discrétion.

En arrivant au rez-de-chaussée, 354 marches plus bas, Kahouette s'immobilisa, écartant les bras en croix en signe de halte. Elle tendit l'oreille. Des éclats de voix se faisaient entendre depuis une pièce toute proche, de laquelle émanait un rai de lumière, par la porte laissée entrouverte.

Kahouette pointa du menton la sortie qu'il leur fallait gagner, au bout du couloir. Pour cela, ils devaient passer devant la porte entrebâillée sans se faire prendre. Les deux individus réunis dans la pièce ne semblaient pas vraiment sur leurs gardes bien au contraire... Ils s'abandonnaient à des crises de franche rigolade, si bien qu'ils laissèrent le champ libre à nos amis pour s'échapper de la forteresse.

Ni vus, ni connus, ils se retrouvèrent à l'extérieur en un clin d'oeil et embarquèrent bientôt à bord d'un petit bateau, amarré à leur attention. Kahouette les y conduisit les yeux fermés, montrant qu'elle avait eu communication de la feuille de route, contrairement à ses acolytes, qui, pour l'heure, continuaient à subir les évènements.

Ils s'éloignèrent à la rame dans le silence de la nuit, sur l'Hudson River. Lorsqu'ils se trouvèrent au niveau d'Ellis Island, Kahouette jugea qu'il était temps de mettre en route le moteur pour gagner Manhattan rapidement. Ils étaient maintenant hors de danger. À en juger par les regards que les membres de la K compagnie firent peser de concert sur la pauvre Kahouette, celle-ci n'allait plus pouvoir différer encore longtemps la séance d'explications qu'elle leur devait. Dès leur arrivée sur la terre ferme, elle le savait, il s'agirait de les briefer illico presto.

  • Voilà M'sieur, c'est tout pour aujourd'hui, trancha Monsieur Kakouk.
  • Oui enfin presque tout, rétorqua Éliot. Tu m'as parlé d'Ellis Island et tu ne m'as même pas expliqué ce que c'est.
  • J'ai fait ça ? Alors, je suis confus. Ellis Island est une petite île, située sur la rivière Hudson tout comme Liberty Island, l'île de la statue. Les deux îles ne sont distantes que de 800 mètres. Aujourd'hui, Ellis Island abrite le musée américain de l'immigration. Autrefois, c'est là qu'étaient débarqués les immigrants, le temps de valider leur admission sur le sol américain, après leur long voyage en bateau depuis le vieux continent européen. Parce que les États-Unis se sont construits grâce aux vagues d'immigration successives. Les premiers migrants, qu'on appelle aussi les pionniers, sont arrivés au seizième siècle. Parmi eux, des Espagnols, des Français, des Hollandais, puis de nombreux Anglais. Par la suite, ce Nouveau Monde, terre des promesses où tout semblait possible, a continué à attirer des hommes de toutes origines. Certains tentaient le grand voyage en espérant faire fortune. D'autres partaient à la recherche d'une vie meilleure ou fuyaient tout simplement la famine qui sévissait dans leur pays natal. Mais ce n'est que bien plus tard, entre 1892 et 1954, qu'Ellis Island est devenu le point d'entrée incontournable pour les nouveaux migrants. Après un bref passage sur l'île pour les vérifications d'usage (état de santé notamment), 2 % des candidats à l'immigration se voyaient refuser l'entrée sur le territoire américain et contraints de retourner chez eux.
  • Alors ils étaient obligés de refaire tout le trajet en sens inverse ?
  • Eh oui, et c'était un coup très dur pour eux évidemment. L'île a donc été surnommée l'île des pleurs (Island of Tears), ou encore l'île des coeurs brisés (Heartbreak Island). Mais en 62 ans d'activité, elle a vu débarquer 12 millions d'immigrants et aujourd'hui, plus de 100 millions d'Américains ont un ancêtre qui est passé par Ellis Island.
  • Et la statue de la Liberté, c'est quoi son histoire ?
  • Elle a été offerte par la France en témoignage de l'amitié entre les deux nations à l'occasion du centenaire de l'indépendance des États-Unis, en 1876. Et c'est l'ingénieur Gustave Eiffel qui a conçu la structure interne de la statue de la Liberté, le même qui a donné son nom à la plus impressionnante de ses créations : la Tour Eiffel.
  • Trop fort notre Gustave national ! L'indépendance des États-Unis, c'était en 1776 alors ?
  • Oui, le 4 juillet. Les treize colonies britanniques de l'époque (états appartenant à la Grande-Bretagne) ont décidé de prendre leur indépendance, donnant ainsi naissance aux États-Unis d'Amérique.
  • Alors, les États-Unis ont presque 240 ans ?
  • Oui, mais si on remonte aux premiers explorateurs européens, à partir de la découverte du continent par Christophe Colomb en 1492, on totalise cinq siècles d'histoire...
  • Eh oui, ça commence à faire pas mal. Bon, j'arrête là mes questions. On se retrouve demain pour la suite de l'histoire ?
  • OK petit, à demain.
  • À demain...

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Chapitre 2 - McFollup mène la danse

  • Salut Éliot ! Tu te souviens où on en était restés hier ?
  • Oui. Nos amis ont atterri dans la couronne de la statue de la Liberté et sont en train de filer sur Manhattan, le coeur de la ville de New York. Ils naviguent sur un bateau à moteur sur l'Hudson River et viennent de passer devant Ellis Island, île sur laquelle ont débarqué des millions d'immigrés (Européens pour la plupart), avant de devenir citoyens américains.
  • Bien retenu Chef ! Maintenant, regarde bien la carte pour comprendre comment est composée la ville de New York. Il y a cinq arrondissements. C'est bien moins qu'à Paris, qui en comprend vingt, mais chacun d'eux est par contre beaucoup plus grand. Alors, tu vois là, au coeur de la ville, tu as Manhattan. C'est une île tout en longueur, entourée de rivières. Et autour, de l'autre côté des rivières, tu trouves les autres arrondissements. Au sud-ouest, bien plus bas que les minuscules Liberty et Ellis Island, une autre île nommée Staten Island donne directement sur l'Océan Atlantique. À l'est de Manhattan maintenant, de l'autre côté de l'East River, s'enchaînent, en remontant du sud au nord : Brooklyn, Queens, et enfin le Bronx. Et voilà, tu as les cinq arrondissements de la ville, sachant que Manhattan reste de loin le plus visité et qu'il comporte lui-même de nombreux quartiers, aux ambiances bien différentes.
  • OK, bon je vais essayer de ne pas m'y perdre
  • Tu verras, ce n'est pas si compliqué. Allez, on poursuit...

Nos amis débarquèrent à la pointe sud de Manhattan, en l'occurrence à Battery Park, après avoir amarré le bateau à un ponton qui portait une curieuse inscription : AMNH NYC.

Kalico eut tôt fait de traduire NYC ; cela signifiait New York City. Par contre, il eut beau se gratter le cuir chevelu en fronçant les sourcils, « AMNH » ne lui inspirait rien. Résigné, il photographia la plaque métallique grâce à son téléphone portable. Il pourrait ainsi y revenir plus tard, sans effort de mémorisation.

  • On ne sait jamais, ça pourrait servir, pensa-t-il.

Quelques pas plus loin, un banc public les attendait.

  • Asseyons-nous là, les invita Kahouette.

Une fois tous installés, elle sortit ses chers patins à roulettes de son sac à dos. Elle les chaussa immédiatement, car sans eux, elle ne se sentait jamais pleinement à l'aise.

D'un bond, elle se releva et fit un tour sur elle-même avant de prendre la parole.

  • Alors voilà mes amis, j'ai été obligée de réagir vite. Vous voyez cette petite enveloppe que j'ai récupérée sous la rampe d'escalier dans la statue, elle a été placée là ce matin par un visiteur. Demain, elle aurait risqué d'avoir déjà disparu. Les hommes de ménage sont très méticuleux semble-t-il ; ils auraient pu trouver le paquet à l'aube pendant leur service, avant l'arrivée des premiers touristes.
  • Et il n'aurait pas pu planquer son trésor un autre jour ton visiteur, histoire qu'on ait un peu de temps pour préparer la mission, lui opposa Kapeyo ?
  • Je crois qu'il était un peu paniqué. Il m'a envoyé un email plutôt surprenant, à vrai dire, poursuivit Kahouette, l'air pensif.
  • C'est-à-dire ? s'enquit Kapeyo.
  • Eh bien, je vais vous le lire, dit-elle avant de rechercher le fameux email sur son téléphone portable. Voilà, j'ai trouvé :

« Chère K compagnie,
J'avais rendez-vous lundi prochain avec le Professeur Barnabus, de l'Université de Montréal. Je devais lui remettre un dossier confidentiel. J'ai découvert que ce n'est pas lui qui viendrait au rendez-vous, mais quelqu'un qui s'était fait passer pour lui. Alors, je n'ai d'autre choix que de m'en remettre à vous. On m'espionne, je suis surveillé la plupart du temps. Venez récupérer le dossier SVP.
J'ai laissé les instructions sous la rampe gauche au niveau de la dixième marche en partant du dernier étage de la statue offerte par votre pays. Attention, le changement de gardien au rez-de-chaussée intervient normalement à 23 heures. Mais ces deux-là aiment bien discuter. Celui qui prend son service arrive toujours en avance, vers 22 h 45, et laisse la porte de sortie entrouverte. C'est son collègue qui la referme en partant, aux environs de 23 h 15.

Vous aurez donc une demi-heure de battement pour vous échapper par bateau. Je vous joins un plan avec son emplacement. Et n'attendez pas, le paquet pourrait être découvert par l'équipe d'entretien dès le lendemain.

Merci d'avance pour votre aide. Le regretté Professeur Stratos m'a tant parlé de vous.

Professeur McFollup – Directeur de Recherche AMNH ».

  • AMNH ? Mais c'est l'inscription que nous avons trouvée en accostant par bateau ! s'exclama Kalico, triomphal.
  • Oui, et tu avais la même plaque au ponton de départ, sur Liberty Island, corrigea Kahouette. Tu n'avais pas remarqué ?
  • Pas vraiment...
  • Et vous savez quoi ? Je n'ai eu aucun mal à découvrir à quoi correspondait ce sigle. Saisissez-le sur Internet et vous verrez. Vous obtiendrez le site de l'American Museum of Natural History (AMNH), le musée américain d'histoire naturelle, qui se trouve ici même, à New York.
  • Ce Professeur McFollup était donc ami avec notre cher Professeur Stratos. Lui qui se faisait toujours un plaisir de nous apprendre mille choses lorsque nous lui rendions visite à la Grande Galerie de l'Évolution, au Jardin des Plantes. Que de bons moments passés à l'écouter, se remémorait Karmeille.
  • Vous comprenez maintenant pourquoi je n'ai pas hésité à vous entraîner précipitamment dans cette aventure ? Les amis du Professeur Stratos sont nos amis, n'est-ce pas ?
  • Assurément ! conclurent-ils de concert.

Satisfaits par ces explications, tous se regroupèrent autour de Kahouette pour prendre connaissance du contenu de la petite enveloppe.

Quelle ne fut pas leur surprise de découvrir quatre billets ornés d'une silhouette bien connue ! Une femme le visage de profil, flottant dans les airs, les pieds en canard, un sac fourre-tout fermement tenu dans la main droite et un parapluie dans l'autre main.

  • Mary Poppins ! s'écria Kahouette. J'ai toujours rêvé d'aller voir ce spectacle. Et à Broadway, en plus.
  • Mais qu'est-ce qu'on va aller faire là-bas ? interrogea Kapeyo, dubitatif.
  • Eh bien, voir une fantastique comédie musicale ! poursuivit Kahouette. Et puis, si le Professeur McFollup nous a laissé ces billets, c'est sans doute pour entrer en contact avec nous sans attirer l'attention, pendant la représentation.
  • Mais ce n'est que demain soir à 20 heures ; on va où en attendant ? s'inquiéta Kalico, qui sentait la fatigue le gagner.
  • Pas de panique, regarde, il y a autre chose dans l'enveloppe. Une carte magnétique et un plan de Manhattan.
  • Par ici la carte, ordonna Kalico, en la chipant des mains de Kahouette. Vous voyez là, une croix rouge. Nous n'avons qu'à nous y rendre. Avec un peu de chances, notre hôte nous aura réservé un coin pour passer la nuit.
  • Je veux bien, mais j'espère que tu comprends quelque chose à ce plan parce que moi je suis perdue, protesta Karmeille, les yeux écarquillés.
  • Ne t'inquiète pas. C'est bien plus simple que ça en a l'air. Manhattan est un véritable quadrillage. À l'horizontale tu as les rues (street en anglais), numérotées de 1 à 220 en allant du sud au nord. Et à la verticale les avenues, numérotées de 1 à 12 d'est en ouest. Il suffit de savoir au croisement de quel numéro de rue et de quel numéro d'avenue tu dois te rendre, et le tour est joué. C'est comme à la bataille navale !
  • Ah oui, c'est bien pratique, mais pas très poétique tout de même. Et tu es sûr que ça marche à tous les coups ? Parce que la first street (première rue) ne démarre pas à la pointe sud de l'île, mais un peu plus haut, poursuivit Karmeille.
  • C'est vrai ça. Et l'avenue de Broadway tiens, on dirait bien qu'elle n'est pas si rectiligne. En plus, elle ne porte même pas de numéro, compléta Kahouette.
  • Eh oui les filles, comme toutes les règles, celle que je vous ai énoncée comporte des exceptions. Effectivement, au sud de la first street, voire même un peu au-delà dans la partie ouest, on ne retrouve pas le quadrillage parfait du reste de l'île et les rues portent des noms. Quant à Broadway, avenue connue pour ses théâtres dans sa partie proche du quartier de Times Square, c'est une autre exception.
  • Times Square, c'est là qu'on ira applaudir Mary Poppins demain ? s'enquit Karmeille.
  • Exact, Mam'zelle. Allez, on va attraper un taxi pour nous rendre à l'angle de Washington et Horatio street, juste à la frontière avec le monde rectiligne, conclut Kalico.

C'est ainsi que notre petite troupe prit pour la première fois un de ces fameux taxis jaunes. Cinq minutes plus tard, ils étaient arrivés à destination. Un building de taille raisonnable, paré de briques, leur faisait face. Il présentait des escaliers extérieurs en façade, comme tant d'autres immeubles à New York.

Kahouette inséra la carte magnétique dans un lecteur qui se trouvait à proximité de la porte d'entrée. Et bingo ! Celle-ci s'ouvrit. Dans le hall trônait un panneau d'informations. Plusieurs notes s'y trouvaient affichées. L'une d'elles disait simplement : « K Compagnie, dernier étage, appartement n° 509 ».

Sans attendre, ils s'engouffrèrent dans l'ascenseur. Arrivés au cinquième étage, ils n'eurent aucun mal à trouver l'entrée, ni à pénétrer dans l'appartement grâce à la même carte, qui leur avait permis d'ouvrir la porte de l'immeuble.

Après avoir lu le message de bienvenue laissé sur le comptoir de la cuisine, ils tombèrent, exténués, dans les lits qui leur avaient été préparés. Il était plus de minuit, le voyage depuis Paris avait été long, une bonne nuit de sommeil s'imposait.

  • Voilà cher Éliot. Tu sais ce qu'il te reste à faire maintenant ?
  • J'y vais, répondit-il dans un bâillement, avant de prendre congé.

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Chapitre 3 - Mille visages pour une ville

  • Bon, j'espère que je ne vais pas tarder à comprendre ce que mijote ce Professeur McFollup. Parce que pour le moment, je me demande bien ce qu'il attend de la K compagnie, songea Éliot en s'installant près de la baie vitrée.
  • Ne sois pas si impatient Éliot, lança Monsieur Kakouk, qui avait lu dans ses pensées. Laisse-toi donc porter par la suite de l'aventure...

Tout était calme dans l'appartement. Seul Kapeyo commençait à émerger doucement. Il se sentait encore entre-deux, ni tout à fait éveillé, ni tout à fait endormi, lorsqu'un rai de lumière passa sous la porte d'entrée. La nuit avait été courte ; il supposait qu'il devait être 8 ou 9 heures du matin. Depuis le canapé-lit du salon, où il s'était installé la veille au soir, il fixait le bas de la porte. Tout à coup, une enveloppe glissa sur le sol.

Il s'éjecta du lit et ouvrit précipitamment, mais rien. Personne sur le palier, ni à gauche, ni à droite. Il referma délicatement, éclaira la pièce et entreprit de décacheter l'enveloppe. Voici ce qu'il lut :

« Bonjour les amis,

Prenez un bon petit déjeuner, la journée va être longue. Vous trouverez tout ce qu'il faut dans la cuisine. Rendez-vous au rez-de-chaussée à la loge du gardien à 10 heures.

Je vous ai attribué des noms de codes pour plus de discrétion :

  • Kahouette sera Banane Flambée
  • Karmeille, Aubergine Farcie
  • Kapeyo, Hareng Fumé
  • Kalico, Poulet Rôti

Marron glacé, votre hôte durant le séjour »

  • Eh bien c'est un drôle ce Professeur McFollup, songea Kapeyo. Il se fait appeler « Marron Glacé » maintenant. Mais pour moi, il aurait pu trouver mieux tout de même. « Hareng Fumé » ? Ce type est vraiment bizarre...

C'est alors que Kahouette fit son entrée ; elle avait dormi dans la pièce voisine.

  • Salut Kapeyo, bien dormi ?
  • Pas mal et toi Banane Flambée ?
  • Pardon ?
  • Demande à McFollup ? Viens plutôt lire la lettre qu'il a fait glisser sous la porte.

Alors que Kahouette, dite « Banane Flambée », prenait connaissance de la lettre, Kalico les rejoignit, suivi de Karmeille.

  • Tiens, Aubergine Farcie et Poulet Rôti, marmonna-t-elle en levant un oeil vers eux.
  • Pardon ? réagirent-ils tous deux, en choeur.
  • C'est rien. Bienvenue au club leur répondit Kahouette en leur tendant le message de bienvenue de McFollup.

Une fois qu'ils furent tous au même niveau d'information, ils se regardèrent en silence quelques instants. Après quoi, ils partirent pour une crise de fou rire général, dont ils eurent de la peine à sortir.

C'est alors que Kapeyo réalisa qu'il était déjà 9 h 30. Ils prirent donc un excellent petit déjeuner fait de corn flakes, de toasts, de jambon, de fromage... Bref, un véritable repas, suivi d'une toilette de chat.

Rendus au rez-de-chaussée à 10 heures tapantes, la porte de la loge s'ouvrit sur un garçon d'une dizaine d'années, éclairé d'un large sourire. Ils lui demandèrent à parler à « Marron Glacé ».

  • C'est lui-même, trancha-t-il, l'oeil espiègle.

Face à la mine interloquée de ses invités, il poursuivit :

  • Vous rencontrerez le Professeur plus tard. En attendant, je serai votre guide à New York. Tenez, un talkie-walkie chacun, déclara-t-il en leur tendant quatre appareils.

D'un clin d'oeil, Karmeille réduisit considérablement la taille de l'appareil qui lui était destiné, avant de s'en saisir.

  • Tu fais moins le malin Marron Glacé, songea-t-elle devant le mouvement de surprise du gamin.

Un moment décontenancé, il se ressaisit avant de poursuivre :

  • Je vous emmène jouer aux enquêteurs sur la High Line.
  • Dis-moi, coupa Kapeyo, « Hareng Fumé », c'est ce que tu as trouvé de mieux comme nom de code pour moi ?
  • Oui, pourquoi ? Ça ne te plait pas ?
  • Pas franchement, je préfèrerais « Café Crème » si tu n'y vois pas d'inconvénient. Ça passe mieux le matin...
  • Top là Café Crème. Assez trainé, Let' s go !

Le petit New Yorkais les fit déambuler sur la High Line, qui démarrait à deux pas de la loge de son père, avec qui il vivait seul depuis la mort de sa maman.

  • La High Line, c'est un ancien chemin de fer, dont on a fait un circuit de promenade, leur expliqua-t-il.

En effet, la ballade fut fort sympathique. Ce chemin, suspendu à dix mètres au-dessus du sol, large de vingt mètres et long de trois kilomètres, est un bon moyen de découvrir la ville. Parcours entièrement piéton, il permet de se détacher de l'hyperactivité de Big Apple, depuis un cadre plus champêtre. Toutes sortes de variétés de plantes s'y épanouissent ; des bancs offrent un peu de repos aux marcheurs.

De repos, ni même de répit, nos amis n'en eurent guerre. Marron Glacé, trop content d'entraîner sa nouvelle bande de copains sur son terrain de jeux favori, les engagea dans des missions de détectives toute la matinée durant. Il se régalait, à coup de noms de codes susurrés dans les talkies-walkies et de planques interminables derrière les bosquets.

Devant l'entrain du petit garçon, tous se prêtèrent à son jeu, tout en se demandant s'ils allaient finir par entrer dans leur vraie mission, celle pour laquelle le Professeur McFollup les avait fait venir.

Ils déjeunèrent d'un vrai hamburger américain XXL et d'un milkshake au beurre de cacahouète. Avec un tel régime, ils ne risqueraient pas de manquer de forces pour l'après-midi.

La deuxième partie de la journée ne les éclaira pas davantage sur le but de leur mission, mais ils découvrirent encore bien des facettes de la ville.

Marron Glacé les emmena à l'Intrepid Museum, au Pier 86, c'est-à-dire la jetée numéro 86, sur l'Hudson River.

Là, ils découvrirent un porte-avion immense, à la lisière de la ville, sur lequel étaient exposés toutes sortes d'avions militaires et d'hélicoptères. Ils prirent même les commandes d'engins factices et visitèrent un sous-marin.

  • Comment peuvent-ils respirer dans des espaces si confinés ? soupira Karmeille, à la vue des couchettes réservées aux membres d'équipage, empilées les unes sur les autres.

Ils terminèrent l'après-midi au sommet de la tour Rockfeller, « Top of the Rock », comme on dit. Karmeille s'y sentait plus à son aise.

  • Pourquoi ne pas admirer la vue depuis l'Empire State Building ? avait suggéré Kapeyo. Il est bien plus haut...
  • Vous verrez, vous ne serez pas déçus, avait répondu Marron Glacé. Top of the Rock est beaucoup plus proche de Central Park ; la vue y est superbe. Et puis, c'est de là qu'on voit le mieux l'Empire State Building, justement.

En effet, le poumon vert de New York apparut sous leurs pieds, comme une immense réserve de nature, majestueux au milieu de l'étendue des gratte-ciels, pourtant bien plus grande encore.

En redescendant, ils firent une halte à la patinoire située au pied de la tour. Banane Flambée trouva en Marron Glacé un partenaire tout à fait à la hauteur. Ils occupèrent le centre de la piste le temps d'un show. Cette démonstration improvisée leur valut les applaudissements enthousiastes des autres patineurs et de la foule qui s'était amassée aux alentours pour les admirer.

Après cet intermède sportif, la joyeuse équipe fila sur Times Square. Marron Glacé leur fit remarquer à juste titre que le Professeur McFollup avait prévu une place pour lui. En effet, il y avait quatre billets et ce n'est pas Aubergine Farcie qui occuperait le dernier siège, la branche de lunettes de Poulet Rôti lui suffisant amplement.

Arrivés sur place, ils comprirent qu'ils se trouvaient au coeur de New York. À la vue de cette profusion d'enseignes lumineuses, ils reconnurent instantanément le lieu, photographié maintes fois, et qui symbolisait si bien la ville et son gigantisme.

En redescendant l'avenue de Broadway, ils aperçurent bientôt l'entrée du New Amsterdam Theatre, où se jouait chaque soir de l'année, la comédie musicale Mary Poppins.

Ce soir-là, le théâtre affichait complet. C'est ce qu'indiquait un petit écriteau sur la devanture de la billetterie. Le caissier avait manifestement profité de l'occasion pour aller faire un tour ; son petit local était vide.

Pourtant, à quelques minutes du début du spectacle, il restait au bas mot une trentaine de places libres dans la salle. C'est alors que Kapeyo vit s'approcher un homme dont la ressemblance avec Kalico le frappa. Il aurait tout à fait pu être son grand-père. Même coupe en pétard, un peu plus clairsemée et grisonnante, mêmes lunettes d'intellectuel, même regard, même sourire. L'homme prit place sur le seul siège libre de la rangée, à ses côtés. Il lui glissa à l'oreille :

  • Professeur McFollup, enchanté de faire votre connaissance, cher Kapeyo.
  • C'est vraiment vous Professeur, nous désespérions de vous rencontrer, répliqua-t-il, après un instant d'hésitation.

Mis à part Marron Glacé, qui connaissait déjà le Professeur, le reste de la troupe prit immédiatement conscience de l'identité de l'inconnu. Ils se penchèrent dans sa direction et lui adressèrent un salut de la tête, que celui-ci leur rendit.

Trop éloignés pour participer à la conversation, ils prirent le parti de s'immerger dans le spectacle dès le lever du rideau.

Le show, bien entendu, les fascina. Tout semblait réglé au millimètre. Les danses et les mélodies si entraînantes, les personnages si débordants d'énergie, le rythme endiablé parfois. La cerise sur le gâteau fut un numéro de claquettes inoubliable sur les toits des immeubles au clair de lune, réalisé par une équipe de ramoneurs couverts de suie, contrastant avec leur bonne humeur, dont ils ne se départaient pas. Quant à Mary Poppins, elle rayonnait, pleine de malice, jamais à court d'idées. Pour le final, Karmeille n'y tint plus. Lorsqu'elle vit Miss Poppins s'élever dans les airs au-dessus des spectateurs, elle la rejoignit pour tourbillonner autour d'elle. Le public ne s'en aperçut pas, mais la coccinelle affirma à ses amis que Mary, elle, lui chuchota un secret dans le creux de l'oreille. Du secret, elle décida de ne rien dévoiler, malgré les demandes insistantes du reste de l'équipe.

  • Secret de magiciennes, conclut Kahouette à regret, déçue à cet instant, de ne pas être des leurs...

Pendant ce fabuleux divertissement, le Professeur McFollup et Kapeyo échangèrent les informations nécessaires au déroulement de la mission.

Le Professeur lui confia qu'il avait acheté les dernières places de spectacle pour ne pas risquer d'être suivi jusque dans la salle. Un homme, celui-là même qui avait tenté de se faire passer pour le Professeur Barnabus, attendait à l'extérieur. Il ne fallait pas qu'il voie McFollup et la K Compagnie ensemble, sans quoi eux aussi seraient mis sous surveillance.

Et dans ces conditions, il leur deviendrait impossible de mener à bien la mission.

La K compagnie repartit donc de son côté, guidée par Marron Glacé. Kapeyo patienta un moment avant de les suivre, regardant s'éloigner le Professeur. Derrière lui, il reconnut l'homme qu'il avait décrit, vêtu de bleu marine, casquette de baseball vissée sur la tête. Il se tenait malgré tout à bonne distance, espérant ainsi ne pas se faire repérer par l'intéressé, dont il ignorait qu'en fait, il savait tout.

Le spectacle eut un effet particulièrement stimulant sur toute l'équipe. Ils regagnèrent leur résidence hôtelière à pieds en échangeant quelques répliques d'anthologie :

  • Supercalifragilisticexpialidocious
  • Chem Cheminée Chem Cheminée Chem Chem Tchéri
  • La médecine à couler, médecine à couler
  • Voilà, Monsieur Éliot, c'est terminé pour aujourd'hui.
  • Et dis-moi, M'sieur Kakouk, ça veut dire quoi Supercalifragilisticexpialidocious ? Je n'ai jamais su.
  • C'est juste un mot magique, qui se prononce quand on ne sait pas quoi dire. Et puis, la chanson raconte que ce mot a le pouvoir de sortir les gens d'une situation difficile, et même de changer leur vie.
  • Je m'en souviendrai quand j'aurai le cafard. À demain pour le dernier épisode !

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Chapitre 4 - Le laboratoire des secrets

  • Hello Eliot ! Ready ? lança Monsieur Kakouk dans son meilleur anglais.
  • Ready. Let' s go ! répliqua Éliot plein d'assurance.

En rentrant à l'hôtel après le spectacle, Marron Glacé expliqua à ses amis que sa mission à lui s'arrêtait là. Le Professeur McFollup le lui avait fait promettre.

Tous les deux s'étaient rencontrés pour la première fois trois ans auparavant alors que le futur Marron Glacé faisait une sortie au musée avec son instituteur et ses camarades de classe. Le Professeur recevait ainsi régulièrement des groupes scolaires, qu'il guidait avec passion au milieu des immenses squelettes de la section des dinosaures. Le petit Jeff, de son vrai prénom, impressionna le vieux Professeur par la précision de ses questions. Il supposa que le gamin devait passer une grande partie de son temps libre à se documenter sur ces animaux du passé. Intrigué, il lui laissa sa carte de visite, l'invitant à reprendre contact avec lui, pour qu'ils puissent échanger sur leur passion commune. Il lui signifia toutefois qu'il lui faudrait créer une adresse email destinée spécifiquement à leurs échanges et qu'un nom de code lui serait indispensable pour communiquer. Fou de joie, Jeff se saisit de la carte, et ce fut le début d'une grande amitié. Ce jour, naquit Marron Glacé.

Devant l'insatiable curiosité de son petit protégé, McFollup lui confia certaines tâches de son programme de recherche. Marron Glacé, dont l'aide se révéla précieuse, sut préserver le secret de leur travail, n'en touchant mot autour de lui.

Lorsqu'ils se voyaient, c'était toujours dans le laboratoire ultra sécurisé du Professeur, Marron Glacé entrant par une trappe dissimulée sous le gazon de Central Park, au coeur d'un bosquet, hors des sentiers battus. La trappe coulissait au contact de son empreinte digitale, découvrant un long tunnel, barré de plusieurs portes dont il avait appris les codes d'accès par coeur. Le tunnel couvrait une distance de cinq cents mètres environ, avec un total de cinq portes à franchir, chacune équipée d'un digicode répondant à une combinaison de quatre chiffres, différente de la précédente et de la suivante. Au bout du tunnel, un petit escalier menait à une dernière porte. Lorsqu'il l'atteignait, Marron Glacé actionnait un bouton, qui envoyait instantanément un signal au Professeur, sur son téléphone portable. Celui-ci n'avait donc plus qu'à venir ouvrir la porte, qui se trouvait dans un placard du laboratoire, également verrouillé par code.

Compte tenu de la tournure récente des évènements, McFollup avait jugé plus prudent de tenir Jeff à l'écart de la dernière mission. Il ne voulait surtout pas que son identité fût découverte par l'homme à la casquette de baseball, qui l'espionnait désormais du matin au soir.

La K compagnie allait donc entrer dans le vif du sujet. Comme pour leur arrivée à New York, le Professeur n'avait dévoilé que les éléments indispensables à la conduite de la mission. Il leur resterait donc fatalement des choses à découvrir pendant le déroulement des opérations. Qu'à cela ne tienne, ils commençaient à s'habituer à la méthode de McFollup et trouvaient cela plutôt amusant.

Curieusement, le premier point de chute indiqué à Kapeyo par le Professeur était une petite église baptiste du quartier de Harlem, où il leur fallait se rendre dès le lendemain matin pour la messe du dimanche.

Monsieur Kakouk crut bon, à ce stade du récit, de s'interrompre pour donner quelques explications.

  • Cher Éliot, pour ta gouverne, le baptisme est une confession chrétienne issue du protestantisme, pratiquée par de nombreux Américains, notamment parmi la communauté noire. Harlem, quartier nord de Manhattan, regorge d'églises de cette confession, qui donnent des messes particulièrement festives le dimanche matin.
  • De deux choses l'une, avait songé Kapeyo, alors que le Professeur lui communiquait la feuille de route de la mission. Soit McFollup affectionne particulièrement les lieux de regroupement, pour mieux passer inaperçu. Soit, il a à coeur que nous joignions l'utile à l'agréable en nous permettant de découvrir les endroits typiques de sa ville.

En dehors de ce lieu de rendez-vous, le Professeur lui avait communiqué un protocole griffonné sur un post it, en lui précisant qu'il n'aurait plus qu'à l'appliquer au document qui lui serait remis dans la fameuse église, à la fin de l'office. Kapeyo avait cherché à en savoir plus sur l'identité du messager, mais sans succès ; c'est l'inconnu qui viendrait à eux.

De retour dans leur appartement après avoir quitté Marron Glacé, ils entreprirent la lecture du post it. Malgré l'écriture du Professeur, pour le moins brouillonne, ils parvinrent à déchiffrer le protocole. Il disait ceci :

« vous lirez en AZERTY le document rédigé en QWERTY, puis vous reculerez chaque lettre du message d'une position de l'alphabet »

  • Qu'est-ce que ça veut dire ? interrogea Kahouette, dubitative.
  • Pour le QWERTY et l'AZERTY, je crois que je vois déclara Karmeille. Nous, Français, utilisons une disposition de clavier AZERTY pour écrire sur l'ordinateur. Ce nom est tiré de la disposition des six premières touches de la rangée alphabétique supérieure du clavier. Les Anglais, eux, utilisent un clavier QWERTY. Par exemple, en actionnant la deuxième touche alphabétique du clavier en haut à gauche, on écrit un Z avec un clavier AZERTY et un W avec un clavier QWERTY. Donc, si on trouve le mot « wft » dans le document, il faudra lire « zft », parce que le F et le T par contre, se trouvent au même endroit sur les deux types de claviers.
  • Pas mal... Et pour l'histoire du recul de position dans l'alphabet ?
  • Eh bien là, ma chère Kahouette, si on trouve le mot « zft » après conversion QWERTY/AZERTY, il faudra lire « yes », compléta Kalico. Dans l'alphabet, avant le Z, tu trouves le Y, avant le F, le E et avant le T , le S.
  • Mais c'est un vrai casse-tête chinois votre truc !
  • Tu l'as dit, approuva Kapeyo. Ce cher Professeur doit avoir bien peur que ses recherches tombent entre de mauvaises mains pour les protéger avec des énigmes pareilles !
  • Alors résumons, suggéra Kahouette. Je reprends votre exemple. Si on trouve le mot « wft » sur le document. On le traduit d'abord du QWERTY à l'AZERTY, ce qui donne « zft ». Puis on recule d'une position, et on obtient « yes ». Donc « wft » = « yes ».
  • Élémentaire mon cher Watson, conclut Kalico, empruntant la réplique au célèbre Sherlock Holmes.

C'était bien gentil toute cette gymnastique intellectuelle, mais Kalico voulait épargner à l'équipe de passer des heures à déchiffrer le message. Il veilla donc jusqu'à minuit pour bricoler un programme sur son téléphone portable, reprenant les règles du protocole. Grâce à lui, il parviendrait à traduire automatiquement le document qui leur serait remis à l'église.

Le lendemain matin, après un bon petit déjeuner à l'américaine, les membres de la K compagnie s'engagèrent dans le hall d'entrée, passage obligé pour quitter l'immeuble. Ils croisèrent le regard de Marron Glacé, qui se tenait sur le seuil de la porte de la loge. Il avait tenu à leur faire ses derniers adieux et les regarda s'éloigner, les yeux humides. Il aurait tant voulu être des leurs. L'aventure, c'était vraiment son truc.

  • Que ferait-il plus tard ? se demanda-t-il à cet instant. En tout cas, ce ne sont pas les idées qui lui manquaient. Il serait paléontologue, détective (comme Sherlock Holmes !) ou peut-être même espion, voire tout à la fois.

Kahouette renifla, elle aussi, en gagnant la sortie. Tous s'étaient attachés au petit New Yorkais ; il avait mis tant d'enthousiasme à leur faire découvrir sa ville. Mais c'était ainsi ; il leur fallait maintenant se concentrer sur la mission. 

Par chance, la K compagnie tomba sur un chauffeur de taxi qui avait envie de jouer les guides touristiques. Quant à eux, ils avaient pris pas mal d'avance par rapport à l'horaire de début de l'office. Kalico annonça leur destination au driver :

  • Angle de la 116e rue et de la 7e, s'il vous plaît.

Après les avoir questionnés sur leur pays d'origine et sur ce qu'ils avaient déjà visité à New York, il leur proposa un petit détour.

Il leur fit traverser le quartier de Greenwich Village, à quelques rues de chez Jeff. Tout y était particulièrement paisible ; les rues bordées d'arbres et de maisons d'habitation en briques, avec leurs petits perrons accueillants.

Ils passèrent ensuite devant Macy' s : l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand magasin au monde, occupant tout le pâté de maisons entre Broadway et la 7e avenue et entre la 34e et la 35e rue. Autant dire qu'on y trouve de tout.

Ils remontèrent ensuite la 8e avenue pour tracer tout droit jusqu'à Harlem en longeant Central Park par l'ouest. À hauteur de la 77e rue, le chauffeur leur indiqua le fameux AMNH, où travaillait le Professeur McFollup.

  • On ne pourrait pas passer par la 5e avenue ? avait tenté Kahouette. Il paraît que c'est un peu comme nos Champs-Élysées.
  • Vous ferez ça au retour mademoiselle, lui avait-il rétorqué. L'avenue est en sens unique, vous ne pouvez la prendre que dans le sens nord-sud. Et il n'y a pas que les boutiques de luxe sur cette avenue. Elle longe l'est de Central Park : vous y trouverez le Met (Metropolitan Museum of Art) au niveau de la 82e rue. Un musée superbe, vous verrez ! Et au niveau de la 53e, un autre musée, le MoMA (Museum of Modern Art), qui présente une collection d'art contemporain impressionnante. Je passerais des heures à admirer les peintures qui y sont exposées...
  • OK, M'sieur, je note.

Bien qu'il n'ait pas choisi le chemin le plus court, le chauffeur les déposa avec un quart d'heure d'avance sur l'horaire convenu. Une foule très dense se massait déjà devant l'église. Face à l'étonnement de ses amis, Kapeyo sortit son joker :

  • Ne vous inquiétez pas, le Professeur m'avait prévenu qu'il n'y aurait pas de place pour tout le monde. Il m'a confié trois laissez-passer.

En effet, le vigile les autorisa à entrer sur présentation des coupe-fils, devant l'oeil médusé d'autres fidèles, qui patientaient probablement depuis plus longtemps qu'eux.

La messe fut une véritable fête. Nos petits Français durent reconnaitre que ce à quoi ils assistaient n'avait pas grand-chose en commun avec les célébrations religieuses gauloises.

Ils laissaient les chants monotones et froids auxquels ils étaient habitués pour les voix chaudes et entraînantes d'une chorale vivante, enthousiasmant la salle tout entière. Les choristes, vêtus de longues robes bleues en satin, balançaient leurs bustes d'avant en arrière, de gauche à droite, tout en battant la mesure. L'auditoire en faisait de même ; l'ambiance était survoltée.

Quant au prêche du pasteur, il fut caractérisé par une rare énergie, à la limite de la poussée de fièvre. L'homme parlait fort, avec un débit très rapide, reprenant à peine son souffle, et ponctuant son discours de fréquents « Hey, Man ! » et de grands gestes des bras.

Kahouette souffrait pour lui, les yeux figés sur son visage ruisselant de sueur. Puis, tous finirent par souffrir tout court, tant le sermon n'en finissait plus. Heureusement, le terme du discours arriva finalement, et ils furent récompensés d'un dernier chant gospel.

Alors qu'ils se tenaient dans l'allée en direction de la sortie, un homme leur adressa un signe de la main. Ils le suivirent dans une petite pièce attenante.

Il leur tendit une clé USB sans autre précision en leur demandant ce qu'ils avaient pensé de la célébration. Nos amis ne tarirent pas d'éloges, multipliant les superlatifs, à l'américaine !

Une fois sur le trottoir, Kalico s'empressa d'insérer la clé dans son téléphone, ouvrit le fichier qui s'y trouvait, et lança le programme qu'il avait lui-même conçu. Ses complices se regroupèrent autour de lui pour la lecture du message. Chacun le lut dans sa tête :

« Ce message s'autodétruira dans les cinq minutes après ouverture. Lisez attentivement, mais rapidement. Nous avons pu ressusciter un des dinosaures les plus emblématiques de la fin du Crétacé, grâce à des cellules récupérées sur une vertèbre fossilisée. Nous avons mis au point un stabilisateur de croissance, empêchant le petit spécimen de grandir au-delà d'un mètre de long. Malheureusement, un groupe de scientifiques mal intentionné, les « Dino-warriors », a dérobé une partie du dossier décrivant nos travaux.

Je ne crois pas qu'ils imaginent que nous ayons déjà abouti en redonnant vie à un petit T-Rex, mais ils savent que nous progressons. S'ils s'appropriaient nos recherches, eux donneraient naissance à un individu qu'ils laisseraient se développer jusqu'à l'âge adulte. Je vous laisse imaginer le danger que cela pourrait représenter. Notre bébé nous permet d'avancer sur la connaissance du passé de notre Terre ; entre de mauvaises mains, de telles connaissances deviendraient une grave menace.

Le Professeur Barnabus a collaboré avec nous au début des recherches, mais il nous devient de plus en plus difficile d'échanger à distance. Le groupe des « Dino-warriors » a déjà réussi à intercepter plusieurs de nos messages.

J'en appelle donc aux pouvoirs d'Aubergine Farcie. Barnabus est surveillé, tout comme moi bien entendu. Je ne vois donc qu'une solution. Soyez sur le pont de Brooklyn à 17 heures. À la même heure, le Professeur se trouvera dans un café du quartier de Chinatown. Il est à New York en ce moment et nous arrivons à communiquer tant bien que mal, par codes. Quand vous serez prêts, envoyez-moi votre signal (un message vide me suffira), que je transmettrai à mon tour au Professeur. À partir de là, laissez-lui cinq minutes pour s'isoler aux toilettes. Et c'est là qu'intervient Aubergine Farcie. Il vous faudra le téléporter jusqu'à vous sur le pont. Ne le voyant pas ressortir, son suiveur n'y comprendra rien. Il sera bien attrapé ; j'en ris d'avance...

Vous pourrez alors lui remettre le deuxième fichier, qui sera généré automatiquement lorsque celui que vous lisez s'autodétruira. Barnabus dispose du protocole nécessaire pour le décrypter, différent de celui que je vous ai communiqué pour lire le premier message bien sûr... On n'est jamais trop prudents.

Dites-lui que bébé T-Rex se porte bien et qu'avec le dernier morceau du puzzle contenu sur la clé et le fossile qu'il conserve soigneusement dans son laboratoire de Montréal, il pourra donner naissance à son petit cousin : un Yutyrannus huali, charmant spécimen à plumes ! »

  • Ça alors ? s'extasia Kahouette. Jamais je n'aurais cru que la communauté des paléontologues puisse être aussi avancée dans ses recherches.
  • Et Marron Glacé, dire qu'il a participé à tout ça ! poursuivit Karmeille. Ce gamin est un véritable génie. Quant à McFollup, il n'a vraiment aucun doute sur mes dons. Il ne s'imagine pas la concentration que ça demande une téléportation. Heureusement que Barnabus ne se trouvera pas trop loin ; vous imaginez, s'il s'était mis en tête que je le téléporte depuis l'Université de Montréal ? On n’était pas sortis de l'auberge !
  • Chère coccinelle, si on allait pique-niquer à Central Park ? proposa Kalico. Rien de tel qu'un bol d'air pur pour récupérer de l'énergie, non ? Après ça, tu seras gonflée à bloc !

Sitôt proposé, sitôt accepté. Ils se mirent en route. Kahouette profita de la proximité de la 5e avenue pour aller faire un peu de shopping, glissant sur le large trottoir en savourant son hot dog. Les autres prirent un bain de soleil sur le gazon en assistant à une partie de foot improvisée. Quelques écureuils peu farouches s'invitèrent parmi eux pour partager leur déjeuner.

À l'heure dite, notre joyeuse troupe se retrouva au lieu dit. Tout se passa comme prévu, y compris l'exploit de Karmeille.

Le professeur repartit très vite, sourire aux lèvres.

Eux demeurèrent en silence, pour admirer l'embrasement du ciel, depuis le pont mythique. Ils vivaient leurs dernières heures à Big Apple. Il leur faudrait revenir ; il restait encore tant à découvrir dans la ville immense...

  • À table ! Aubergines farcies ce soir !
  • Beurk ! Elle ne croit tout de même pas que je vais manger une coccinelle ce soir, réagit Éliot à l'appel de sa mère.
  • Allez, oublie tous ces noms de codes, répliqua Monsieur Kakouk en riant. Je suis sûr que ta réaction aurait été différente si Maman t'avait annoncé un poulet rôti.
  • Ça c'est sûr ! concéda Éliot dans un clin d'oeil.

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TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly